Musiciens, jeunes ou plus anciens qui consacrez le meilleur de vos rêves à vos instruments, sans jamais cuivrer votre talent aux trompettes perfides du succès, vous qui, comme Sting aux élèves de la Star Academy, rétorquez à ceux qui ne vous comprennent plus que «la musique est sa propre récompense», ce livre est pour vous. D'abord pour la musique des mots. Le style d'Oberlé goulaye, c'est le moins qu'on puisse dire. C'est rond, baroque, un mélange de propos très directs et de tournures volutées. Une déférence surannée, respectueuse de ses lecteurs, pour mieux ne s'encombrer d'aucun détour. Oberlé roule en calèche sur l'autoroute. Ça sent la vie marinée dans la chair. Le résultat sonne. Dans Itinéraire spiritueux, son précédent ouvrage, il s'en donnait à coeur joie : la nourriture et le vin offrent un champ lexical parfait pour ce type d'écriture. Il est plus que jamais question de mots de bouche, et la ripaille façon Oberlé se savoure sauce grand veneur. Dans La Vie est ainsi fête, Oberlé s'attaque à sa tierce passion après les plats fins et les livres riches : la musique. A travers ces chroniques radiophoniques réunies en recueil, il explore le petit monde des danses oubliées, des opéra déchus, des compositeurs maudits, des musiciens brisés. rien de contemporain : tout se passe au cours des siècles derniers, du XVII au XIX. Mais c'est bien là que réside le coup de génie de l'auteur : chaque chronique trace une vie, et la vie narrée par Oberlé est un régal. Une perle humaine, souvent agaçante, mais toujours merveilleuse, émergée des limbes du temps qui passe. Il y est question de poisse, des riens qui flanquent un destin par terre quand tout semblait écrit, il y est question des petites histoires qui font la grande. Il y est question de nous. Nous qui ne sommes pas Mozart ni Beethoven, quelqu'un comme Oberlé nous écoute pourtant. Avec cette distance amusée qui est surtout affection, compassion, amour finalement. Oberlé est des nôtres, grâce à lui chaque musicien entre dans l'Histoire, et au-delà, chaque être humain aussi. Big up.
ÉcrivageJ'aime bien Pierre-Louis Basse depuis ce soir de novembre où, il y a une poignée d'années, attendant Julie dans ma voiture au pied d'une anonyme tour de la Défense, et un peu en avance, j'avais fui les radios musicales pour tomber enfin, mais faute de mieux, sur cette émission où des types parlaient avec un bel enthousiasme. Fumeur, je serais sorti allumer une clope. Mais je ne goûtais pas au tabac : ce fut l'auto-radio qui comblât ma patience. Je résolus donc d'écouter ces types parler. Il y avait une vraie complicité. Le sentiment d'être chez eux. Chaque radio possède son propre prisme sonore, et celle où j'avais atterri sonnait rondement. Dans le froid qui fumait peu à peu les carreaux de ma Fiat, ces voix chaleureuses faisaient du bien. A l'époque où j'avais choisi Inter contre la pub et mes parents, il ne m'a pas fallu longtemps pour réaliser que j'écoutais Europe 1 et sa quotidienne du soir, Europe Sport. Dieu, qui, en short et maillot de foot siglé Zidane, une bière a la main et des chips dans l'autre, nous regarde du fond de son canapé nous affronter sur le terrain de nos vies, ce Dieu sait si j'ai pour les émissions sportives une frilosité épidermique, surtout à la radio. Pour moi, le multiplex de Jacques Vendroux sent le froid des stades vides en hiver, la brume des souffles courts sur les terrains pierreux, et les couleurs fades des maillots de clubs désargentés. Un côté Coup de tête, du glauque à la Dewaere. L'animateur d'Europe Sport accueillait des invités que je ne me serais jamais attendu à entendre dans une émission sportive. Mais ses mots étaient tellement conviviaux, sa voix riche d'une telle amitié, que je me suis surpris à m'intéresser sérieusement à ce que pouvait bien penser Bruno Solo de l'orientation que prenait le championnat de D1 à la veille de la trêve hivernale. Pris d'une soudaine crainte du ridicule, j'ai jeté un oeil dans le rétro, en vain : personne ne pouvait me voir écouter Europe Sport. Un type a parlé du Basket américain. qu'avais-je à faire du Basket américain ? Le journaliste était si précis, concis, passionné et cultivé sur son sujet que j'ai prêté à sa chronique une oreille proprement fascinée. Puis vinrent les questions des auditeurs, accueillies avec la même chaleur conviviale, le même humour sympathique que les invités de prestige par celui dont j'apprenais désormais le nom : Pierre-Louis Basse. Je n'ai plus très souvent écouté Europe Sport. Quand Pierre-Louis Basse a sorti Ma Ligne 13, j'ai posé dessus un oeil bienveillant, mais ne l'ai pas lu. J'ai suivi de loin ses interventions, écouté discrètement ce qu'on disait de lui. Un collègue de la Fnac le tenait en haut respect pour une biographie de Guy Môquet, décidément ce type étonnait. J'ai finalement acheté 19 secondes 83 centièmes. J'avais lu et aimé l'angle que Patrick Besson avait pris pour son Viol de Mike Tyson. Je suis un fan de When we were Kings. Je ne sais pas pourquoi la cause noire américaine portée par les sportifs m'attire. Ici, c'est les JO de Mexico, 1968, la victoire aux 200 m de deux noirs-américains, et leur poing tendu sur l'hymne national. Pourquoi, comment, quelles conséquences. 19 sec 83 cent est remarquablement écrit. Cette voix brève et profonde à la Tillinac. Une certaine façon de laisser couler, de se laisser porter par les mots, quitte à accepter les redites, les retours, la construction concentrique plutôt que droite au but. Le sujet qu'il traite est encore plus remarquable. Penser à 34 ans que certains types de 10 ans de moins ont remporté une médaille d'or et levé le poing bien haut sur le podium, au prix de leur vie, ça me fera toujours réfléchir. «Finalement, je n'ai rien vécu.» Voici donc un bon livre, plein de sagesse et d'entrain, de leçons pas préparées. Une étude comparée de deux époques, la nôtre et celle de 1968 où furent concentrés tant d'événements qu'il devient aberrant de vouloir en liquider l'héritage d'un seul trait. Mai 68, bien sûr, mais aussi Mexico, donc, Tommie Smith et John Carlos, l'assassinat de Robert Kennedy, et tant d'autres bouleversements de l'Histoire. Il y a dans l'intimité de ce livre une belle portion d'essentiel. L'amour d'un fils pour son père, aussi. Et la description seconde par seconde d'un courage impensable aujourd'hui, construit par deux athlètes exceptionnels qui sciemment choisirent la révolte aux honneurs faussés, et changèrent le monde. Tommie Smith : «Dans ce poing brandi très haut, j'avais ramassé toute ma vie. Le poing est devenu immortel, mais la vie est en lambeaux. J'en ai fait le sacrifice.»
Je pose ce livre de face sur ma bibliothèque, comme un étendard. Et si je meurs un jour, je veux me souvenir du poing dressé par Smith et Carlos et, venu l'instant dernier, lever le mien.
Écrivage Pas assez aiguë, trop négatif, très humain, trop acerbe : globalement, les anti-sarkozystes auront trouvé leur compte autant que les pro. Côté presse, Le Monde savoure ligne par ligne, le Figaro souligne que des "propos inédits confirment le flair politique de Sarkozy", Libé titre au gâchis et Les Inrockuptibles à l'arnaque : tout le monde est content. Les critiques enseignent beaucoup sur eux-mêmes et peu sur l'objet critiqué. On peut lire L'aube... comme une oeuvre d'écrivain : n'importe quel homme politique en course pour la présidentielle, dans l'intimité de sa campagne, jure, s'énerve, s'emporte, dérape, balance des banalités, jette des fulgurances, est visionnaire, rétrograde, rieur, touchant, fragile, intouchable... En fait, n'importe qui, sur un an, est tout cela. Et l'intimité rend toujours sympathique au final. Dans l'enjeu de l'élection suprême, tout est juste exacerbé. L'enjeu du livre, lui, n'est donc pas là. Sarko ou pas, en fait on s'en fout. L'auteur "contemple" un homme qui lui échappe : la politique, elle n'y connaît rien, la course au pouvoir lui est étrangère, ses collègues littéraires la mettent en garde alors qu'elle-même ne sait pas trop ce qu'elle veut faire de ce projet. L'enjeu est de cerner un homme, comme n'importe quel autre homme, un homme qui échappe d'emblée aux repères de l'auteur. L'écrivain s'interroge alors : où sont ces repères ? Comment les débusquer dans ce foisonnement de faux semblants, de phrases toutes faites, de clichés, de calculs ? Où est le vrai, où est ce qui les rapproche, elle et lui ? En tant que lecteur, ce que l'on observe n'est pas un portrait politique mais un portrait d'écrivain à sa table. Dans ce journal entomologique, on contemple un auteur en train de contempler. C'est bien elle qu'on regarde s'accrocher aux moindres points communs, relever toutes les divergences de goût, s'agacer ou s'attendrir parce qu'enfin il lui semble qu'elle tient quelque chose, une piste qu'elle maîtrise un peu mieux. C'est pour elle qu'on vibre, elle qu'on veut voir l'attraper enfin. Un exercice intelligent, qui s'élève bien au-delà du procès qu'on lui fait.
Un Monsieur très vieux avec des Ailes immenses ; La Mer du Temps perdu ; Le Noyé le plus beau du Monde... Dans L'Incroyable et triste Histoire de la candide Erendira et de sa grand-mère diabolique, Gabriel Garcia Marquez multiplie les titres suberbes et franchement, un bon livre commence par un bon titre. Un bon titre, et le voyage commence déjà. Regardez le nom des bateau : un "Vers le soleil" sur le flanc d'un radeau en rade emportera plus loin les rêves du promeneur au quai que tous les First en plastique. Un roman : pareil. Puissance d'évocation, puis sens des vocations. Ok, "Les Poneys sauvages", ça sonne Cartland au pas de course et pourtant quel chef d'oeuvre, alors qu'Atlantique Sud me fait rêver alors que quel océan de déception. Toujours est-il que si un écrivain parvient à emmener loin en une crème de mots sur carton, pardon : mais quel promesse, mazette. Un titre, et c'est dingue comme on peut partir loin. Un titre de transport, en somme. Voyageurs, vos papiers ! Un simple titre... Quel est le Top 3 de vos 10 titres préférés ? Vos cartes postales préférées, ces livres achetés rien que pour leur titre (quel fin bonheur !), dont la promesse jamais consommée vous rappelle l'élégance indolente des billets open qu'on s'offre et qu'on perd "par hasard". Vos talons célestes, votre passeport idéal tamponné de grâces romanesques. Un regard sur la tranche et hop ! vous voici ailleurs.
Mon Top 3 dans le désordre : - La Ballade de la Mer Salée (et quasiment tous les titres de Corto Maltese. Hugo Pratt en écusson ci-dessous) - Un Soir, à Londres (Michel Mohrt, un régal en quelques mots) - Juste avant la Nuit (Pierre Charras, pure merveille) - Bagages pour Vancouver (Michel Déon. Je reconnais qu'un titre comportant le mot "Bagage" triche un peu) - Les Paradisiaques (Pascal Quignard, d'ailleurs Les Royaumes Oubliés, quel titre aussi) - Mémoires sauvés du vent (Richard Brautigan, pour un livre qui à mes yeux dépasse L'Attrape-Coeur et La Vie devant soi) - Le Livre de Sable (Jorge Luis Borges) - Accessible à certaine Mélancolie (Patrick Besson, même remarque pour "Mélancolie" que pour "Bagage")
... 8 déjà, parmi tant d'autres, sauvés des milliers d'autres qui sonnent plat. Et vous ?
En lisant Mémoire de mes putains tristes, je me suis rappelé ce qu'écrivait Djian sur la sexualité en littérature. Il a des mots très forts, qui relèvent du manifeste, de la profession de foi. A propos de Henry Miller, il compare l'érotisme ("Pas de cette vulgarité-là. Pas de cette pudeur autrement nauséabonde, qui ravale la sexualité au rang de l'entertainment.") à la pornographie ("Regarder la sexualité en face, et se donner ainsi les moyens d'y comprendre quelque chose (...) passe obligatoirement par la pornographie"). Ce texte de Djian (Ardoise) continue à me fasciner. D'abord parce qu'il prenait la peine de se poser sans peur ni pudeur, sans crainte de choquer mais avec la volonté d'éclairer. Avec un tel style (et donc une telle intelligence), une telle force appuyée sur ses lectures que je ne pouvais que constater la perversion moralisatrice de ma propre culture. L'érotisme comme entertainment ! En tant que lecteur, il m'a ôté la gène de lire Miller. En tant qu'écrivain, la sexualité devenait un vrai sujet. Mémoire de mes putains trites (quel titre) fait preuve d'un érotisme qui n'a rien à voir avec le clin d'oeil obséquieux craint par Djian. Le sujet, plutôt limite, est abordé de front, sans complexe : à la veille de ses 90 ans, un homme décide de céder à la tentation toujours refusée de coucher avec une vierge de 14 ans. Et voilà que ce qui aurait dû être libidineux, vulgaire, noyé sous les sous-entendus pervers, ce qui aurait pu n'être qu'une provocation dans l'air du temps, ce qui aurait pucéder à la justification douteuse, à l'excuse du fantasme ou du roman, au bon dos de la métaphore et du symbole, voilà que le texte acquiert en quelques lignes à peine une profondeur humaine qui le place sur un champ bien supérieur. Le style est d'une élégance qui dépasse l'entreprise de séduction. L'humour glissé avec mesure illustre le caractère des personnages, leurs mots, leurs âmes, c'est un humour qui respecte l'autre. Se dégage au fil du texte court une sensualité gracieuse qui n'a plus rien à voir avec l'entertainment. Qu'un être humain ait créé cela est d'une infinie beauté qui, par ce juste retour des choses propre à l'art, touche au coeur de la nature humaine. A l'heure ou mes travaux tentent d'explorer la sensualité, je me sens enrichi de nouvelles perspectives.
A part ça, n'en déplaise à Franck (cf les voyages littéraires et les petits déjeuners du lundi), ce même Franck qui me fit découvrir Marquez, j'ai beaucoup de mal à entrer dans Les Versets Sataniques, de Rushdie.
En même temps, une semaine de vacances m'a permis de terminer deux livres que j'avais commencés, dont un il y a plus d'un an, et d'en lire deux autres entièrement. Certes, de petits livres, mais tout de même : je me suis surtout rendu compte qu'au-delà d'une culpabilité très mal placée de ne pas achever la lecture des livres, c'est le temps qui me manquait pour lire. J'ai besoin d'un contexte, d'une lumière égale de jour en jour, de sons toujours les mêmes, ou plutôt de sonorités identiques, de la même densité de l'air, j'ai besoin pour bien lire de retrouver un univers complet. De m'y installer calmement et de le retrouver toujours au même moment. Ca ressemble à de la monomanie, c'est en fait un monde créé autour de moi et dont les habitants sont les personnages du livre que je lis. Point de bonne lecture qui soit hachée, interrompue toutes les deux pages, débutée au lit, poursuivie une heure plus tard dans le bus, coupée à chaque arrêt, reprise à la hâte entre Saint-George et Montholon, rendue impossible au retour par la foule oppressante des voyageurs, abandonnée une semaine, puis un mois, réouverte par défaut après avoir, vite fait, jeté un livre dans mon sac avant de partir, un matin... Mes meilleures lectures ont leur âme propre. La Maison Russie, de John Le Carré : assis sur le bord de mon lit chaque matin, retardant le moment où il faudrait vraiment partir au lycée, tirant sur la corde du retard admissible, et l'album de Dee Dee Bridgewater "Victim of Love" et surtout "Precious Thing" et sa mélancolie sans retour, la lumière fraîche d'avril par la fenêtre de ma chambre, la chaleur d'une maison qui s'éveille, le bruissement des préparatifs familiaux de l'autre côté de la porte. Mon isolement, ma résistance à quitter le monde de ces pages et à entrer dans l'extérieur. La silhouette de Katya, l'élégance de Barley m'accompagnent longtemps sur le chemin du lycée, se prolonge pendant les premiers cours. Je me souviens aujourd'hui de ses sensations comme d'une caresse sur mon front. J'ai terminé la lecture mais le livre vit encore près de moi, et ses contours sont nets. J'entends toujours la voix de Barley Scott Blair, et ce n'est pas celle que Sean Connery lui prêta dans l'adaptation au cinéma.
A part ça, tous les livres déposés à la Fnac Velizy sont vendus.
Voilà déjà quelques semaines que je m'interroge : pourquoi est-ce que je n'arrive pas à finir les livres que je commence à lire ? J'ai ai accumulé quelques uns. La Joueuse de Go, dont le style m'avaot pourtant emporté dès les premières lignes. Un joli goût, rond et sec. Impossible d'atteindre les 100 pages. Le Ravissement de Lol V. Stein : un style très pur, puis finalement très chargé, et une histoire qui, derrière sa simplicité et son faible volume de pages, s'encombre beaucoup trop pour moi. Le Braconnier de Dieu, dont la seule mention de la dédicace m'a pourtant immédiatement parlé. Le dernier lu jusqu'au bout est encore Sur la Route. Il a fallu que je me le rappelle pour me convaincre que je sais pourtant aller au bout d'un texte. Que ça m'est arrivén souvent, et que j'ai aimé ça. J'achète trop de livres, je sais que j'ai peu de chances de les terminer, et j'en rachète encore. Je me posais cette question tandis que je lisais Printemps, Eté, second volume de l'Année Zen par Henri Brunel. Un chapître à propos de son émerveillement à la lecture de La Première Gorgée de Bière. Ce livre laisse la plupart de mes amis gros lecteurs circonspects, voire narquois. Moi, c'est vrai, je le sirote toujours avec plaisir mêlé d'admiration. Depuis mes Histoires Irlandaises, on me reparle de la Première Gorgée de Bière. Prudent je fuis toute comparaison. Henri Brunel se rappelle que les écrivains ne se lisent pas entre eux. Ils se surveillent. D'avoir surveillé Brunel me soulage soudain.
A part ça, il faudra bientôt que je parle de la terrible difficulté d'entendre ce chef d'oeuvre qu'est l'Imprudence de Bashung. Retrouvez tous les billets du journal d'écriture sur http://ecrivage.blogspot.com
Je discutais avec mon ami L'hareng Goret, qui sortira bien son double album un jour ou l'autre. Il me parlait de l'Illusionniste. Ce film, comme pas mal d'autres, peut finalement révéler plusieurs lectures. Que L'hareng, qui devrait sortir son double album sous peu, y ait vu quelque chose qui m'a échappé m'a soudain donné une meilleure image du film. Je discutais avec Etienne. Nous parlions d'Ardoise, de Philippe Djian, qui est probablement le livre que je préfère de lui. En le citant, j'ai cru lire dans le regard d'Etienne un accent circonspect. Lire la suite
Ca m'avait fait le coup avec Philip Roth. Des pages et des pages d'histoires, et d'un coup une fulgurance. La comparaison s'arrête sûrement là : Roth construit son histoire mot après mot dans une mécanique parfaite, Kerouac laisse venir l'instinct. Mais l'un comme l'autre au détour d'un paragraphe anodin libèrent une fulgurance qui résoud tout. Avec Brautigan, pareil, la dose de poésie en plus. Les thèmes sur lesquels je bosse actuellement s'enrichiront beaucoup, par exemple, d'un passage de Kerouac comme celui-ci. Les lignes closent le chapître. Phrases courtes. Seul l'essentiel compte. Elles sont coincées sur la page paire, à gauche, comme cachées. Leur sensualité interdit la pleine lumière et leurs mots sont ceux de la fin du jour, quand tout a été dit. Lire la suite
Sur la route, voici un livre symptomatique : pendant des années j'ai eu honte de ne pas l'avoir lu. Un peu comme de dire qu'on n'aime pas Hugo parce qu'on n'a pas pu aller au bout des Misérables, en seconde. C'est la faute à Philippe, qui ajoutait toujours "de lapin" après chaque mention du titre. Ca nous faisait bien rire mais le sérieux de l'oeuvre s'en prenait un coup de 12. J'en connais beaucoup des livres comme ça, que je ne lis pas parce que je ne les ai jamais lus. Me projeter dans un train de banlieue tous les regards braqués sur moi "quoi ? un jeune homme de votre âge qui dit aimer la littérature, ne même pas avoir lu "Sur la route" ?" Lire la suite
Un truc que j'aime bien faire, c'est lire debout, devant ma bibliothèque. C'est me laisser absorber pour quelques minutes ou quelques pages, entre deux obligations, en attendant Julie qui arrange ses cheveux juste avant de sortir, ou en attendant des amis qui viendraient dîner. Au hasard de ma bibliothèque, je grapille des pages d'un livre à l'autre, poussé par un souvenir, un goût sur les lèvres. Il s'agit exclusivement de relecture. D'ailleurs, ça m'arrive souvent lorsque je ne sais plus quoi lire et que je cherche un nouveau livre. Aucun ne m'inspire, et vient très vite le besoin d'une ambiance précise et sûre, des pages que je sais bonnes. Je cherche un velouté que je ne trouverai pas dans un livre neuf, alors je le pioche avec précision dans ceux que j'ai déjà lus. Et c'est très bon. Il y a quelque temps j'ai ouvert un Librio de Brigitte Kernel intitulé "Un été d'écrivains". Je ne me souviens plus quand l'avoir acheté, mais je parcours la liste des auteurs dont il est question et me revient alors, sinon le quand, au moins le pourquoi : Beigbeder, Ravalec, Bruckner, entre autres. Je ne suis pas un inconditionnel de ces auteurs, mais une interview d'eux m'intéressera toujours. A la fin d'un entretien circonstancié la journaliste égrenne un quiz aux questions toujours semblables. Quand écrivez-vous, agacez-vous votre entourage quand vous écrivez, si vous n'écriviez pas que feriez-vous... Et puis cette éternelle, à laquelle aucune réponse satisfaisante ne m'a jamais été apportée par quelque écrivain que ce soit, je dis bien jamais. Pourquoi écrivez-vous ?
Blogger n'accepte toujours pas les accent circonflexes dans les titres ^^
Il suffit souvent de quelques mots, d'une scène, d'un signe pour que je plonge dans un roman. Cela vaut aussi pour un film, un album ou un concert. Pour tout oeuvre. Une page bien écrite vaut le livre. Ma mère disait cela de Djian. Pour Les Secrets de la mer rouge, l'assemblage de signes noirs de la page 72, éditions Grasset, me fait basculer entre Levallois - Clichy et Pont Cardinet. Me voici soudain sur une île déserte. Autour de moi, une main fraternelle de marins joyeux chassent des chèvres pour en boire le lait, sous l'oeil bienveillant du capitaine. A lui l'oeil émerveillé par la nature sauvage et sereine. Moi, je flotte dans l'apesanteur suave des lignes apaisées. Tout est calme, la mer bruisse. Le feu rond crépite dans l'âtre de mon oesophage, et sur ma langue, un galet acidulé. "Il faut avoir traversé ce pays infernal, hérissé de volcans, couvert de lave, battu par un vent furieux, il faut avoir été blanchi de sel par les embruns, séchés à même la peau ; il faut avoir été pénétré par toute l'horreur hostile de cette nature privée de vie où les élémens nus se heutent et se combattent sans trève, il faut avoit senti le peu de choses que nous sommes devant toutes ces forces déchaînées, pour éprouver cette joie de retrouver la Vie." Alors oui. A part ça, quelques pas dans la nuit pour rentrer chez moi et voici que mon roman prend un nouvel angle. Ou plutôt : qu'une nouvelle, oblique, ricoche et l'éclabousse, révélant ce nouveaux cristaux. C'est une bonne journée comme il y a du bon pain. Suivez tous les articles du Journal d'écriture sur le blog ecrivage.blogspot.com
Je discutais avec un ami à propos de Henry de Monfreid, justement. Il me dit "Ah Monfreid, j'en emmenais un exemplaire dans mes bagages à chaque fois que je partais en voyage. J'aimais beaucoup. Mais au final c'était quand même un sale type." J'ignorais. Certes, marchand d'armes, on a trouvé mieux comme profession de fois. Même pour un écrivain. Même en 1930 où le contexte des trafiquants n'était pas le même qu'aujourd'hui. Même avec les meilleures excuses. Reste qu'un type a choisi sa vie, ajoutant ainsi une dimension supplémentaire à ce qui constitue la somme de l'humanité à laquelle chacun de nous appartient, et je veux retenir cela. L'être humain est aussi cela. Qui plus est, je ne lis pas Monfreid dans le but de savoir s'il est louable d'aller vendre des armes et des perles sur la mer rouge plutôt que de s'occuper de ses enfants. Je lis Monfreid parce que j'aime les écrivains de son époque, les aventuriers et les types qui à trente ans ont choisi de quitter leur Espagne pour mieux atteindre leur Amérique. Et parce que la couverture par Hugo Pratt est belle. Qu'on vienne me dire que Monfreid fut un sale type, sur le coup atténue mon intérêt pour le texte. Plus précisemment, cela le ternit. Mais c'est passager. Rien ne sert de décrier ce qu'on n'a pas aimé. En citant Monfreid, je parlais de littérature à un fan de Paul Morand. Je ne cherchais pas à établir le classement des écrivains selon leur moralité. Ce qui est en jeu est moins l'oeuvre décriée que nous-mêmes. Et donc que l'humanité que nous contribuons à constituer chaque jour. J'en veux davantage à mon ami d'avoir craché sur Monfreid qu'à Monfreid d'avoir vendu des armes pour payer sa liberté. Ne jamais ternir les enthousiasmes. A tout prix, transmettre ce que l'on aime. A part ça, et d'ailleurs, j'ai réécouté Nougaro. Suivez tous les articles du Journal d'écriture sur ecrivage.blogspot.com
Julie vient d'acheter deux livres à la Fnac. Des livres de poche dont je n'avais jamais entendu parler, par leurs titres ni par leurs auteurs. Simplement elle a lu la 4ème de couverture et quelques lignes, les thèmes lui ont plu ainsi que les styles, et roule. Je me rends compte que je suis très exclusif en matière de lecture. Je prends rarement de risque, comme elle. Elle ose, je dose. Je ne m'aventure que dans des terres consciencieusement évaluées. C'est que j'attends de mes lectures une intransigeante efficacité. Efficacité sur ce qu'elles m'apportent pour mon travail d'écriture, et efficacité du plaisir. Rien d'antinomique : un livre doit m'emmener, me convaincre, me pousser de l'avant. Je dois en tourner les pages ébouriffé, avec sur la langue le fameux goût de bonbon, rond, que je tète. Le petit feu dans ma gorge doit crépiter. Il faut que je me dise "voilà, c'est ça. C'est bien de ça qu'il s'agit". Il y a une urgence, ne pas perdre de temps. Que je mette huit mois à finir un livre ne compte pas. Ce qui va vite, c'est de déceler si le livre m'apportera quelque chose ou pas. En fait, savoir si le livre m'apportera le plaisir que je cherche à transmettre à mon tour. Les livres qui m'ont apporté les plus belles heures sont ceux qui m'ont donné le goût d'écrire. Cette certaine envie du partage. C'est pour cela, je pense, que je vais plus volontiers vers les titres porteurs de promesses au détriment du hasard. A part ça, j'abandonne Nimier, ses journées de lecture sont puissamment intelligentes mais tout de même un peu chiantes. Je réouvre Henry de Monfreid. Voici une autre vraie belle promesse. Mais les premières pages me déçoivent comme à la première lecture. C'est bien parce que je me rappelle le Journal d'un Lecteur, de Manguel, que je poursuis. Tout espoir n'est pas perdu, et ce qui fait que j'abandonne un livre ou lui laisse une chance tient à très peu de choses indicibles. Suivez tous les articles du Journal d'écriture sur le blog ecrivage.blogspot.com
Je me suis étonné que mon ami L'hareng Goret et moi soyons si proches étant donné les différences qui composent nos deux bibliothèques. Nous ne lisons pas la même chose, lui ai-je fait remarquer. Lui : Stephen King, Onfray, San A., Hugo, le tout sous le regard de commandeur de l'idôle Ferré. Moi : les hussards, Djian, Schoendoerffer, Quignard, sous les chansons de Nougaro. "J'ai quand même quelques Déon", m'a-t-il répondu. J'ai vu une poignée de livres de poche dans un angle caché. Mes Déon occupent tout un étage de ma bibliothèque, et ils l'occupent seuls. Et c'est l'étage le plus noble. Sur deux rangées. Plus les beaux livres de voyages illustrés. Et les oeuvres préfacées ou communes. Il y a peut-être une quinzaine de jours a paru un article dans le Monde littéraire sur Déon, au sujet du recueil de certaines de ses oeuvres. Cet article m'a marqué à deux titres : 1/ Josyane Savigneau, qui est un peu Madame le Monde littéraire, ne m'apprend rien, et ne semble rien apprendre elle-même sur l'homme ni même sur l'écrivain. L'interview rabache les mêmes clichés que Déon se traîne depuis ses vingt ans. L'Action Française pendant la guerre ; les Hussards réunis malgré eux sous le prétexte d'aimer les femmes et les voitures de sport, et d'écrire pour le plaisir avant tout ; le scandale des Poneys Sauvages quand le Goncourt lui fut refusé, et la mauvaise foi des détracteurs à sa sortie ; l'engagement politique ; le monarchisme ; l'Irlande et la Grêce. Ca valait la peine. Depuis que je lis des articles sur Déon, je n 'ai jamais rien appris. 2/ Cet acharnement des journalistes à ne rien sortir de neuf sur l'homme ni sur l'écrivain me gène. Ca me gène parce que c'est comme si Déon l'acceptait. Comme si le ronron de ces éternels clichés l'avait vaincu. Comme si le hussard libre et sabreur avait jeté l'épée, mis à terre par la roue lancinante et puissante d'une presse qui se satisfait vite des portraits prémâchés. Même Savigneau. Et puis j'ai repensé au recueil. Il est précédé d'un commentaire de l'auteur sur le contexte dans lequel fut écrite chacune des oeuvres reprises. Et conclu par une biographie signée de sa fille. Où il est quand même question des prises de position politiques de son père pendant la guerre. Certes le contexte nous empêche de juger, et certes les intentions étaient louables. Mais dire "les intentions étaient louables" revient à dire "il a fait de belles erreurs quand même". A la fin, je ne veux plus l'ignorer. Alors j'ai repensé à tout ça en une fraction de seconde lorsque L'hareng m'a montré son rayon Déon. Tout s'est synthétisé en une seconde. Un peu amer j'ai dit : "Déon, je m'en éloigne de plus en plus." L'hareng m'a répondu : "Ca me fait pareil avec Ferré". A part ça, je relis Nimier. Suivez tous les articles du Journal d'écriture sur le blog ecrivage.blogspot.com
2 shots in the head Je viens quand même de me prendre deux petites bombes dans le crâne. Rize, et King Kong theorie. De Rize, le film de David Lachapelle sur le krump, se dégage une énergie positive née des pires quartiers de LA, autant dire de rien. Une force spontanée qui me tire vers le haut. Je ne sais pas comment font ces danseurs pour dégager une radioactivité pareille. Une combativité pareille. Tout ce que je sais, c'est que je regarde ce que je fais d'un oeil un peu mou, après ça. Quand à Despentes, King Kong theorie me met au tapis à chaque page. Et ce n'est pas faute de me battre : je ne suis pas du tout d'accord sur tout, bien au contraire. Sa vision ultra manichéenne de l'homme contre la femme, sa façon beaucoup trop rapide de régler son compte au mâle, ça me donne envie de mettre mes gants et de lui dire "Virginie, je ne connais aucun mec qui ressemble de près ou de loin à ceux que tu décris. Ceux dont tu parles existent certainement, mais tous ne sont pas comme ça, bien au contraire, crois-moi comme je te crois." N'empêche que chaque ligne possède une force comme un direct au bide. Et que tous mes potes sont bien peu de choses comparé à ce que Virginie Despentes a vécu. La façon d'écrire de Despentes, son style, n'est pas de l'épate. C'est le tracé d'une vie incroyablement dense. Sa franchise, son incroyable franchise à parler de sujets lourds et qu'elle connaît bien : il ne me reste plus qu'à m'asseoir et à l'écouter sans rien dire. Tout ce qu'elle m'apprend sur ce qu'être humain veut dire est phénoménal. Face à ces deux oeuvres, je ne sais pas encore vraiment comment réagir. Il est encore trop tôt. Elles vont probablement modifier ma façon de voir ce que je fais, ce que je construis. Ce sont deux oeuvres puissantes, animées d'une énergie qui me semble bien plus intense et lumineuse que la mienne. Ma propre énergie a tout autant le droit à la parole, je le sais. Mais je veux continuer à me nourrir de ces coups de poing, me relever et m'en reprendre à nouveau.
Il s'agit d'une anecdote dans les pages people d'un site grand public. J. K. Rowling, la créatrice de Harry Potter, y déclare qu'elle a toutes les peines du monde à terminer l'écriture du dernier volet des aventures de son héros. "J'ai très envie de terminer ce livre tout en n'y tenant pas.", dixit. Puis : "Je ne pense pas que l'on puisse imaginer ce que cela représente sans l'avoir vécu : exultation et frustration se succèdent sans répit. Je rédige en ce moment des scènes imaginées, pour certaines, il y a une douzaine d'années, voire davantage." Ecrire enfin des scènes imaginées il y a longtemps, c'est les affronter. Ecrire une scène au moment même où on la pense est exaltant. Mais quand arrive le moment d'écrire ce qui a été pensé beaucoup plus tôt, quand vient le moment d'ouvrir son carnet de notes et d'y trouver les événements qui nous emmenaient si loin il y a quelques heures, quelques jours, "voire davantage", il y a une sorte de lutte, véritablement. Une lutte pour retrouver l'enthousiasme, qui fait le plaisir d'écrire, et donc de lire. Pour ne pas abandonner une scène qui semble déjà moins importante au profit d'une autre qui nous vient, justement, à l'instant. Pour accepter de rompre avec un plaisir immmédiat afin de servir une oeuvre. Mais encore et surtout : pour se souvenir qu'une scène décalée dans le temps apporta son lot de bonheur, et plonger dans ce cocon qui la vit naître pour en retrouver l'essence. Oui, c'est une lutte difficile à imaginer, vraiment douloureuse parfois. Ecrire peut heurter physiquement. Nouer l'estomac. Alourdir réellement les épaules d'une charge éprouvante. Pour ma part, affronter a posteriori des scènes pensées plus tôt provoque souvent une sensation de dégoût, une regurgitation écoeurante, un travail scolaire répulsif. Il faut alors forcer son corps à reprendre le dessus. Le plus admirable reste, quand on est aussi attendue que Mrs. Rowling, de l'avouer. Suivez tous les articles du Journal d'écriture sur le blog ecrivage.blogspot.com
Expérience intéressante ce week end. Entre Pornichet et Paris, dans une voiture. Rien à la radio, chaque occupant plongé dans ses pensées, le ronronnement du moteur et l'entrelacs hypnotique des feux blancs et rouges imprimés sur la nuit noire : pourquoi ne pas écrire ? Après tout, j'ai mon ordinateur portable et je ne conduis pas. Après l'échec de ma dernière tentative il y a quelques jours, échec dû probablement à l'appel permanent d'un truc moins contraignant à faire, plus drôle ou au bénéfice plus immédiat (manger une cacahuète, embrasser Julie, lire mes mails, envoyer un sms...), voici probablement une occasion rêvée de me consacrer à mon texte pour un moment, sans craindre de me disperser. Bien sûr, même, quand on y pense : les yeux dans l'écran, l'obscurité partout, et surtout une plage considérable de temps libre, libre de tout, impossible de faire quoi que ce soit d'autre de productif, ou juste de divertissant : c'est dans cet ascétisme que je devrais travailler plus souvent. Et en effet, ça a payé. Le passage sur lequel je bloquais s'est délité après une poignée de minutes passées à y réflechir calmement. Du coup le texte a un peu dérapé vers ces digressions que j'apprécie ailleurs, et que je souhaite faire renaître dans mes livres. L'esprit a pris la route. Il s'est laissé porter par la nuit. Je ne suis pas mécontent du résultat et j'imagine déjà un bureau mobile idéal, chauffeur en livrée et les autoroutes de France pour toute inspiration. Qui plus est, rien de moins romantique qu'une autoroute, et je confirme ainsi que je ne peux écrire qu'en m'affranchissant du decorum qu'on prête à l'écrivain : pas de mer déchaînée, pas de montagne, pas de St-Germain-des-Près dans mon processus. Ascétisme. A part ça, j'ai lu Terrasse à Rome entre deux lignes de L'Aveuglement, et m'est apparue l'hypothèse selon laquelle Pascal Quignard viserait dans l'écriture la même chose que Picasso en peinture quand ce dernier déclarait "J'ai passé ma vie à essayer de dessiner comme un enfant". Il y a souvent de l'enfantin chez Quignard. Pas du puéril. Un dépouillement ravissant. Le maître est l'enfant. Suivez tous les articles du Journal d'écriture sur le blog ecrivage.blogspot.com
Toujours sur L'Aveuglement. Je reprends les transports en commun pour pouvoir lire enfin. La première sensation face à Saramago fut un peu plate. Le cerveau est là, qui maîtrise style et discours. Du coup tout semble presque trop construit. C'est un peu froid, comme un livre de philo, j'en ai déjà parlé. J'insiste. Je poursuis. Je me pose quand même la question de passer à autre chose, reprendre Les Bienveillantes, ou bien... Mon Dieu, j'avais même oublié que j'avais acheté Terrasse à Rome, de Quignard. Il faut vraiment que je me remette à lire convenablement. Les livres s'empilent que j'achète sans les lire, ou les lire à peine. Après quelques pages me vient l'évidence de l'humour. Ca valait le coup d'insister, mais la véritable preuve que le texte marque sa route, c'est ce soir que je l'ai eue : le train de banlieue qui me conduisait de St Lazare aux Vallées. Bécon, dernier arrêt avant ma gare : une voix (la voix du conducteur) annonce que c'est le terminus, pour cause de perturbation le train ne poursuivra pas sa route, merci de quitter le train. Tout le monde sort, un peu ahuri, même pas énervé. C'est une gentille bousculade sur le quai : que faire ? Attendre le prochain ? Il ne va peut-être pas aux Vallées. Sortir et continuer à pied ? Prendre le bus ? un taxi ? La foule est spongieuse. J'ai alors la pleine sensation de faire partie de cette foule qui ne sait plus où aller. Aveugle au milieu des aveugles. Saramago m'a attrapé. Le roman est bon. Ca ressemble à un Haïku : le roman mal aimé / est soudain / le monde autour de moi. Ou un truc dans le genre. A part ça, j'ai essayé d'écrire hier soir. La présence de Julie peut-être, ou l'envie de faire autre chose alors que je sens gonfler le désir de poursuivre le texte, bref : impossible d'aligner trois mots. La dernière fois que j'ai écrit une ligne remonte à quinze jours. A ce rythme, on n'est pas rendu. Suivez tous les articles du Journal d'écriture sur le blog ecrivage.blogspot.com
Finalement j'ai commencé L'Aveuglement, de Jose Saramago. Je sais assez peu de choses de l'écrivain : portugais, prix nobel, entendu parler pour la première fois il y a seulement quelques mois. Dans la foule phénoménale des livres disponibles, je choisis de préférence ceux dont on me parle avec passion. Les amis, les non professionnels, tous ceux qui ne cherchent rien à vendre. Saramago m'est arrivé un matin de bureau autour d'un café, par un collègue qui est désormais un ami. Ce qui me frappe d'emblée, à l'issue des 50 premières pages, c'est l'absence de noms. Aucun des personnages à ce stade n'a de nom. C'est "le médecin", "l'autre" ou "sa femme". La question du nom en matière de roman est cruciale à mes yeux. C'est une réelle affirmation. Certains personnages sont des titres devenus légendaires, voir mieux : noms communs. Don Quichotte, Corto Maltese, Monte Cristo, Madame Bovary... Que de valeurs et de symboles enclavées dans ces quelques lettres (à l'inverse un mauvais nom fait un mauvais titre : Julien Parme). Si ce n'est pas un titre, il faut que ce soit crédible, que le nom corresponde au style, qu'il ne choque pas, ou alors qu'il choque volontairement. Je reconnais à Amélie Nothomb une réelle imagination : Pretexta Tach, ça assure. Je serai néanmoins davantage marqué, et à vie probablement, par l'héroïsme contenu dans le simple nom du Dr. Rieux. Les noms de mes personnages me viennent d'un coup : c'est comme ça, je pense, qu'ils sonnent le plus naturellement. Ils ont parfois un impact insoupçonné : si une Suzanne se nomme Susan, une Anna Hannah, j'obtiens des retours positifs. Les prénoms s'écrivent autant qu'ils se prononcent, et leurs valeurs sont différentes. Saramago : Pas de noms. Du coup, il plonge son livre dans un autre bain. on n'est plus dans le crédible mais bien dans la fable philosophique, politique, globale : les personnages sont des pions sans nom, switchables au profit de la cause, et qu'on oubliera. Il s'agit peut-être d'un sacrifice : seule l'oeuvre parle et a un nom. Hors de question de venir obscurcir son rayonnement, d'en détourner le sens. Des soldats inconnus. Et pourtant : comme toute philosophie, toute politique, c'est de l'homme qu'il s'agit surtout. Pas de nom chez Saramago, mais pas de déshumanisation non plus. Juste de vaillants symboles. Intéressant. Suivez tous les articles du Journal d'écriture sur le blog ecrivage.blogspot.com