Avec Crossroads, je positive
La liberté de ton est toujours agréable à entendre ou à lire. C'est le cas de certains magazines qui ne dépendent pas de grands groupes de presse et qui s'offre une liberté critique que je juge bienvenue. Je pense à "Versus" par exemple, ou dans le cas qui nous intéresse : "Crossroads".
Crossroads est une revue indépendante, que je lis depuis qu'elle a "avalé" ma revue de cinéma préférée : "Brazil". Dans le numéro de ce mois ci, se trouve une chronique DVD du film de Philippe Garrel "Les Amants Réguliers". Le rôle principal est tenu par son fils : Louis Garrel, récompensé pour son interprétation par le César du Meilleur Espoir Masculin. Il y a deux ans, je l'avais beaucoup aimé dans "Ma mère" de Christophe Honoré, adapté du livre homonyme (posthume et inachevé) de Georges Bataille, aux côtés de Isabelle Huppert et Emma de Caunes.
Donc, imaginez la scène : j'étais à la terrasse d'un café, en train de siroter un bon jus d'orange pressé, tout en lisant ce magazine. Je survole les chroniques DVD et vois le test de ce film. "Garrel... oui... Louis Garrel... très bon... " me dis-je. Voulant des nouvelles de son parcours, je m'attelle donc la lecture de cette chronique, et me voilà cueilli. Pris d'un geste de stupéfaction qui aura essentiellement consisté, de surprise, à recracher ma gorgée de jus d'orange fraîchement avalée sur mes fringues....
Pourquoi ? Parce que la chronique. Je vous la livre telle quelle :
"Evocation du passé soixante huitard de Philippe Garrel, dont c'est le 28eme film. Confrontations avec les C.R.S., discussion entre révolutionnaires autour de pipes d'opium, naissance d'une relation amoureuse entre un gars et une fille. Noir et blanc. Deux heures cinquante huit minutes.
"D'une beauté à la fois saisissante et pénétrante" (Positif); "Si l'histoire est convoquée ici, c'est d'abord celle du cinéma" (Télérama); "Un pur éclat d'inamertume" (Le Monde) ; "Spectateur en apesanteur, séduit jusqu'à l'envoûtement" (Studio); "Un film magistral" (Les Inrockuptibles); "Ses images, inconsolables, poursuivent longtemps..." (Première); "Complètement grisant" (Elle); "Un film mystérieux comme une poésie" (Le Figaro); "Plastiquement passionnant" (Ciné Live). LA BRANLETTE ULTIME, TOUS SIECLES CONFONDUS. LE FOUTAGE DE GUEULE LE PLUS INTEGRAL JAMAIS FINANCE. L'ENNUI PUR FAIT PRETENTION (Crossroads)."
Voilà, c'est tout, fin de la chronique. Et c'est signé par un dénommé Mek.
Alors voilà, cela m'a vraiment surpris. Je sirotais mon jus de fruit tranquillou au soleil sur une terrasse parisienne, tout en lisant paisiblement un banal test d'un DVD et je tombe sur cette rupture de ton hallucinante.
Alors certains pourront la trouver vulgaire (ça l'est), violente (aussi, pas bien), facile (faites le), gratuite (sûrement), mais on ne peut ignorer son caractère frais, libre et surprenant.
Volonté de jouer le rôle du vilain petit canard qui ne veut pas faire comme ses voisins de classe ? Est-ce le rôle d'un critique de vilipender ainsi un film ? C'est celui qui dit qui est ? Je ne sais pas (et je m'en fous). Je n'ai pas vu "Les amants réguliers" et cette critique n'influera certainement pas ma volonté de le voir.
Ensuite, ceux qui voudront, chercherons a être d'accord ou pas avec ce qui n'est finalement - ne l'oublions pas - qu'un avis émanant d'une seule personne. Rien de plus. Ne réclamons pas l'échafaud.
6 commentaires:
Gilles,
La fin de ton post verrouille beaucoup de pistes de réponse, comme si tu sous-entendais "j'y ai pensé, je les cite, c'est pas la peine d'en parler". Mais au fond, les énumérer à la chaîne ne les rend pas (toutes) ridicules pour autant. A mon sens, trois éléments définissent un critique de cinéma. En premier lieu, l'amour de l'art sur lequel il écrit. Ensuite, la volonté d'apporter un éclairage à cet art. Enfin, la capacité de livrer un avis qui, pour être personnel, n'est pas mû par la seule passion.
Le gros souci des revues à la "Brazil", c'est que la rupture de ton qu'elles suggèrent n'est que formelle. De plus, cette rupture formelle n'est iconoclaste qu'en surface : il s'agit tout au plus d'un travestissement du discours plutôt que d'une refonte. La différence entre l'avis de Crossroads et les phrases conclusives des confrères est d'ordre purement paradigmatique : elle tient à un vocabulaire plus agressif, mais cela ne va pas plus loin. De fait, je ne vois pas bien où se situe la fraîcheur, ni même la nouveauté, puisque ce genre de critique est pratiquée depuis longtemps. Starfix (le premier numéro est sorti en 1983, tout de même) s'amusait beaucoup à cela.
En fin de post, tu rappelles qu'il ne s'agit que d'un avis. C'est vrai, et c'est surtout ça le drame. Il ne s'agit que d'un avis. Une analyse peut être jugée pertinente ou pas dans ce qu'elle conclut des faits qu'elle juxtapose, mais elle procède d'une démarche qui dépasse le besoin viscéral de livrer un vécu en une ou deux phrases. Le grand malaise de la critique, actuellement, c'est que l'amour du cinéma n'y est plus discernable (et dans Crossroads bien davantage que chez les autres) : le cinéma devient un prétexte, un support pour l'ego. L'analyse se réduit, et finalement, ne subsiste plus que l'avis, mis en scène de manière plus ou moins ludique, spectaculaire, littéraire ou rentre-dedans. Or, les fans de l'inspecteur Harry savent très bien ce qu'il faut penser des avis ("Vous savez, les avis c'est comme les trous du c**, tout le monde en a un", dans La dernière Cible).De nos jours où la critique cinéma grand public ressemble soit à de la publi-information, soit à des coups de gueule d'adolescents, je me demande si la vraie fraîcheur ne vient pas des anciens, ceux que l'on juge implicitement chiants (Cahiers, Positif, etc). Arides, austères ? Peut-être, comme peuvent l'être souvent les critiques d'art de manière générale. Ce n'est pas parce que le cinéma est d'un accès facile en pratique qu'il appelle en contrepartie la facilité dans le discours qu'il suscite.
Bravo pour ton style ! Ca fait du bien, c'est vivant, léger et il y a de la chair, j'ai pris un vrai plaisir à te lire. A l'image de ton discours, d'ailleurs : peu importe les idées, on en trouve dans tous les journaux, mais le style... le style, c'est l'homme ! En une phrase d'un style qui bouscule, on trouve souvent bien plus de fond que dans tous les livres universitaires. Si une phrase fait rire, amuse ou surprend, elle aura tout mon intérêt qu'une longue exégèse ennuyeuse n'aura pas. Si on parle de cinéma, on parle d'abord d'émotion, quoi qu'on en dise. Analyser est une chose et ça intéressera des étudiants, mais traduire une émotion en est une bien plus compliquée, qui parlera aux hommes. Je découvre alors par ta plume ce que je connaissais par ta voix : un vrai vecteur d'émotions, drôle et qui respire l'air frais. Keep on !
Moi aussi j'ai adoré le style de ton post et j'espère en lire beaucoup d'autres.
Je n'arrive pas à voir en quoi c'est poujado réac. Ah si peut-être cette phrase : "je me demande si la vraie fraîcheur ne vient pas des anciens, ceux que l'on juge implicitement chiants". Mais elle n'est pas de toi.
Enfin !! La première contradiction à tous ce que nous proposons sur le blog (et pourtant, il y a matière...). Je n'ai pas écrit ce post pour cela (loin de moi cette idée même, je m'en explique d'ailleurs un peu plus loin). Toujours est il que que nous avons ce jour : Eric (est-ce le fameux Eric, le VRP de la "super friteuse Mp3" ? ), qui nous fait part de sa réflexion sur le (et la) critique de cinéma (bon OK, je vais essayer d'arrêter d'utiliser les parenthèses...).
Alors, Eric, mes attentes de la part d'un critique de cinéma ne se situent pas justement, au niveau de sa - seule - critique. Ce que je recherche, c'est qu'il relaie son ressenti par rapport au film - jusque là, on est d'accord - mais pas uniquement sous l'angle de son analyse en tant que spécialiste éclairé de cinéma. Celle ci ne m'atteint pas dans le sens ou elle ne trouvera son terrain d'expression que dans un terrain étriqué qu'est un test, une chronique d'un film ou d'un DVD. Par contre, là ou je suis preneur, c'est dans la rencontre et l'échange. Je suis donc presque indifférent aux tests, mais très friand des interviews, des rencontres. Car c'est là que le relais se passe. Entre l'artiste et le journaliste, puis jusqu'à nous, humbles lecteurs et avides d'histoires, de vie et de passion. C'est là où entre en jeu le journaliste et son histoire, son talent, ses tripes et sa plume.
Alors voilà, un relais. Pas plus. Certainement pas un vecteur, car c'est en l'occurrence le film, le vecteur. Ainsi que les acteurs, directeurs de la photo (etc...) qui portent ledit film. Eux, leurs avis m'intéressent. Très fortement. Et celui-ci se concrétise par des interviews mais d'abord par leur film, leur scénario, par leur façon de l'avoir monté de cette façon et pas d'une autre, d'avoir choisi tel éclairage, telle manière de cadrer, de respirer entre deux répliques, etc..... Là : j'ai mes yeux et mes oreilles grands ouverts. Et aussi (quitte à paraître lourd et pompeux, mais ne le suis-je pas depuis le début ?), mon coeur et mon âme. Car je veux ressentir. Mon rapport à l'art se détermine généralement par mon émotion, par la manière où une oeuvre m'interpelle. Et pour le coup, un test de DVD ne me touche très rarement.
Alors non, je te rassure, je ne cherchais pas "à verrouiller beaucoup de pistes de réponse": loin de moi cette idée, et en ce sens, je n'autoriserai alors pas les commentaires...
Un mec : MEK (oui, je sais, c'est facile...) a provoqué - et il a gagné, vu nos réactions... -, en publiant une chronique de 2 phrases agrémentée de vulgarités en lettres capitales. Il a clairement joué la facilité, la forme et il me parait impossible de ne pas y voir de l'humour dans sa démarche (ou un coup de gueule adolescent comme tu sembles le préférer). Et s'il a trouvé ce film clairement chiant et prétentieux; je maintiens que ça ne reste que son avis. Et le fait qu'il soit journaliste de cinéma (whaouu...) ne m'a pas supprimé mon attention de voir ce film, qui est basé seulement sur le fait que j'ai vraiment aimé son fils dans "Ma mère" (douteuse, cette phrase....) et que la qualité des oeuvres de Philippe Garrel sont souvent venus jusqu'à mes oreilles. Point. Ca, c'est mon histoire, ma motivation et l'intérêt que je porte à son film. Mek a la sienne et l'a exprimé (et ça tombe plutôt bien, il est payé pour ça).
Implicitement, les journaux que tu cites sont jugés austères. Ceci doit expliquer cela, car j'adore la prétention, l'austérité, l'aridité, le minimalisme quant il y a du fond et, on y revient toujours, de l'émotion. Donc, oui, je lis aussi avec plaisir (mais pas le même, et c'est là tout l'intérêt de la diversité des tons) Télérama, Les Cahiers ou encore les Inrocks (tous trois reconnus comme étant les rois de la gaudriole).
Par contre, c'est le ton de ton message que je trouve assez aride, là ou mon post (ou plutôt ma bafouille, ce serait plus appropriée), se voulait être sans prétention et légère. Il est important de ne pas oublier qu'elle est née d'un rejet de jus d'oranges sur mes affaires (devant une bonne dizaine de personnes qui n'ont rien loupé du spectacle....). Voilà... Tu peux donc aisément comprendre que je ne prétendais pas à une réflexion sur le pourquoi des critiques, leur portée, leur responsabilité, leur rapport avec leur ego (et qui sont ils ? où vivent ces étranges personnages ? se reproduisent ils entre eux ?).
Et pour ce qui est du frais, tout est relatif il est vrai. Bon, je ne suis clairement pas du côté "on ne fait plus ce qui a été déjà fait". Bien au contraire : on doit (re)faire, et en mieux si possible. Je te remercie de ta référence à Starfix. Des passionnés avec un ton libre qui se servent de tout leur savoir, non pas pour l'étaler, mais pour s'en servir comme outils à leurs propres créations. Et justement, on peut se demander pourquoi ils ont, avec quelques autres plumes du même Starfix, quittés leur métier de journaliste cinéma pour passer justement de l'autre côté du miroir... ? Peut être par la volonté de faire (et de "croiser le faire" - copyright Bertrand Ploquin Company -), et non plus simplement de défaire...
Je comprends l'approche de Gilles, qui s'en explique fort bien dans sa réponse au commentaire d'Eric. Tout est une question d'attente: veut-on qu'une critique nous éclaire sur un film, en le replaçant dans ses multiples contextes (historique, sociologique, esthétique, biographique et pleins de mots en "ique") et en soulignant ses thèmes, plus ou moins visibles, ou bien veut-on simplement qu'elle traduise une impression, celle du journaliste ? Si je suis essentiellement sensible à la première approche, je peux comprendre que l'on préfère lire un avis succint, mordant, qu'il soit enthousiaste ou négatif, et honnêtement subjectif. Bref, loin de moi l'idée de contester à Gilles ses préférences, même si je n'ai pas les mêmes.
En revanche, je ne partage pas son attrait pour le genre de critiques dont il livre un échantillon dans son post (post autrement plus sympathique et frais que la prose qu'il salue avec bienveillance). Car ce type d'article me semble très révélateur d'un goût très contemporain pour la posture, la provoc'chic, le mépris déguisé en dandysme. Dans ce court texte, qu'apprend-t-on sur Garrel ? Que comprend-t-on de lui ? Que la critique bien-pensante l'acclame dans une unanimité lénifiante, unanimité contre laquelle un certain Mek entend s'ériger ? Et après ? J'ai du mal à considérer cela comme une alternative aux critiques étayées, pointues (et parfois peut-être obscures) de certains de ses confrères, qu'il résume malhonnêtement en une suite d'avis aussi péremptoires que le sien. En adoptant le ton bref et grossier des commentaires qui pullulent dans les rubriques "Donnez votre avis" des sites Internet, Mek semble vouloir incarner l'avis du grand public, évidemment diamétralement opposé à celui de la critique "intello et bien-pensante". N'est-ce pas là un comble de démagogie ? Je peux parfaitement comprendre qu'on soit irrité par le cinéma de Garrel (bien que respectant l'homme et sa démarche, je suis généralement peu convaincu par ses films). Mais est-il vraiment nécessaire de pilonner sans la moindre argumentation l'œuvre exigente d'un cinéaste discret et secret, rarement soutenu par les grands médias, et dont le seul tort est de proposer une musique qui lui est propre dans un océan de films formatés ? Finalement, en adoptant un style digne d'un SMS pour fustiger un artiste marginal, Mek fait (malgré lui ?) l'apologie du conformisme et de la standardisation. Le tout emballé dans une attitude qui se veut originale et mordante.
Quand il a écrit son article, Mek venait peut-être d'avaler son jus d'orange de travers et ça l'avait peut-être mis de mauvaise humeur. Mais il eut été bon qu'il fasse preuve du même humour et de la même modestie que Gilles...
Le lecteur qui se fait surprendre à chaque lecture, par l'agression ou la caresse à son ego, ne sait pas Lire.
Pour savoir lire il faut savoir reconnaître la Vérité, mais la vérité n'est pas dans les livres.
Ruben.
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