31 décembre 2006

Histoire jamais entendue...au V.I.P. Room des Champs Elysées


Cela faisait longtemps que je n’étais venue, mais je vois bien que rien n’a changé. Toujours les mêmes gens, les mêmes propos égocentrés. Ils parlent ensemble mais ne s’écoutent pas, si ce n’est eux même. Je suis grimée d’une manière totalement passe partout parmi tous ces mannequins. Toutes mineures ou presque. Le nez dans la coke ou dans le pantalon de leur “découvreur”.... c’est forcément déjà fait ou c’est pour bientôt pour celles là. J’ai pu sauter cette étape. Celle du pantalon. Celle de la dope, non.
Je suis -j’étais ?- mannequin. Pas par vocation, c’est venu par le tiercé habituel : beau corps avec ce qu’il faut là où il le faut, belle tête avec de longs cheveux soyeux, et surtout de belles dents. Important les dents. Et bien sûr, la rencontre avec un agent qui t’accoste lors d’un “casting sauvage” dans la rue, mec que tu jettes dans un premier temps car tu penses qu’il ne veut que te sauter. Mais là, c’était vrai. J’ai commencé il y a 4 ans, je venais d’avoir 16 ans. Forcément, ça fausse les rapport avec les gens, trouble son adolescence. Non pas que j’étais un modèle super sollicité, mais suffisamment pour que je perde de vue beaucoup de mes amis et que je lâche l’école. Et me voilà donc entassée dans ce bar parisien branchouille. Ils sont toutes et tous des âmes en perdition, plaies ouvertes infectées en recherche d’un remède miracle qui serait leur absolution. Ils devraient le savoir. Leur sérum, ils ne le trouveront pas là. Pas de cette manière. Car oui, il est dur d’être dépossédée de son corps. De l’abandonner, non pas à un amant, mais à un photographe -nous manipulant dans tous les sens, comme un pantin désincarné- et qui est persuadé d’accoucher chaque jour d’un chef d’oeuvre. On se retrouve déconsidérée, et le plus souvent seule. Dur de tisser des liens solides avec ces gamines....et puis, les mannequins pourvues de 3 neurones, cela n’a rien de la légende urbaine. C’est cruellement vrai. Toutes ont perdu le sens. Personne ne s’en réclame, mais c’est pourtant bien la base. Perpétuellement en déséquilibre, à la recherche d’une onde familière à laquelle se rattacher, d’un repère.
Le mien, c’est mon corps. Cette enveloppe charnelle est ma moitié. Il me fait vivre. Je le sens vivre. Je le triture, le malaxe, le fait saigner. J’aime la chair. Ma chair. La faire suinter. La marquer. Mon corps me démontre que j'existe. Que je suis en vie. J’y appose mon empreinte. Ce soir, sous ma robe Agnes B., je me suis entaillé au niveau du ventre. Juste dans un pli. De façon à ce qu’elle reste ouverte, selon que je sois assise ou que je me lève. Cette sensation de picotement, de sang qui s’écoule m’irradie. C’est dans la douleur qu’on se découvre. Qu’on se révèle. Je réfute l’idée d’un amas de chair articulé autour d’une structure osseuse. Trop réducteur.
Je veux connaître le moindre de mes muscles. Stimuler chacun d’entre eux. Les considérer. Leurs montrer que je connais leur existence, leurs envoyer un signe. Manifester ma reconnaissance.
Je me rappelle, c’était au collège, à la rentrée. je devais avoir 12 ans. Mon premier cours était celui de Sciences Naturelles, je rentre dans la classe, et là...le choc. Je tombe en arrêt devant une affiche détaillant la structure musculaire du corps humain. Dans son entier. Sans peau. On voyait toute l’arborescence des muscles. Une oeuvre d’art. Cet enchevêtrement de tissus, de nerfs. Liés les uns aux autres avec une finesse et une logique implacable. Je me rappelle nettement avoir été excitée. D’avoir mouillée le fond de ma culotte. D’un seul coup, je me sentais “validée”, “logique”. Tous ces muscles là, tous en moi...
J’ai 20 ans. Cela fait 6 mois que je me mutile. Je n’aime pas ce mot, car je ne reconnais pas l’idée de souffrance, de maltraitance qui y est souvent associé. Je ne l’avais jamais fait avant. Comme si ma révélation au collège, je l’avais enfouie en moi jusqu’à ce que ce soit le moment. C’est donc venu à moi naturellement. Tout est partie d’un accident. Un accident de chair. En me faisant les ongles, mon ciseau a brusquement dérapé et je me suis entaillé la chair. Sévèrement. Et je me souviens de la douleur. De ce ressenti plaisant. De mon ébahissement face à tout ce sang qui ruisselait sur le carrelage de ma salle de bain. Je n’ai rien fait pour arrêter l’hémorragie. J’ai attendu. Comme on peut attendre avec délectation une petite mort.
J’ai recommencé. Deux jours plus tard. Volontairement cette fois. C’était à côté de mon pubis, à la pliure de ma cuisse et de mon ventre. Je me faisais le maillot, et cette image de sang qui ruisselait quand je me suis coupé accidentellement m’est revenue. Je n’y avais presque pas pensé entre temps. Je me suis surprise à m’entailler par des coups brefs et appuyés l’intérieur de mes cuisses. Près de leurs naissances. Des rougeurs sont d’abord apparues, puis des plaies. La sensation a été tout de suite là. Elle me submergeait. Je m’y abandonnais. Mon corps entier se cristallisait sur cette partie de mes cuisses. J’ai lâché mon rasoir. Sans m’en rendre compte. Puis j’ai fermé les yeux. Je me sentais apaisée. En harmonie avec mon corps. Comme si c’était réellement la première fois que j’entrais en communication avec lui. Que je le comprenais, que je l’acceptais. Enfin.
Les rendez vous avec mon corps se sont accélérés, amplifiés. J’ai du mettre mon métier de mannequin de côté. Je n'exerce plus depuis 5 mois. Je ne suis plus présentable.
Ce soir, c’est la première fois que je retourne dans ce bar où se retrouvent tous les gens de “la profession”. Je voulais reprendre un peu contact avec ce métier. De cette manière. Avec cette plaie qui s’ouvre chaque minute un peu plus. Sur mon ventre. Dans ma peau. Sous ma belle robe noire. Personne ne se doute de rien. C’est mon secret. Notre secret. Je me plais à toutes les regarder. Je me sens tellement bien, tellement loin de ce qu’elles sont. De ce que j’étais.
Je ne reviendrai pas. Ce n’est plus ma vie. Et puis, je ne suis plus seule maintenant.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Mais il est drôlement bien, ce texte! Il y en aura d'autres ? Cette façon de parler du corps me touche.