08 mai 2006

Histoire jamais entendue…

…dans un resto italien de l'avenue Saint-Laurent.

De mon petit balcon suspendu dans l'obscurité, je domine le boulevard. En contrebas, il y a un toit qui me sépare de la grande artère et de la plupart de ses bruits. Mais pourtant, son atmosphère me parvient. Surtout ce soir. Surtout ce soir où, accoudé à la rambarde, je m'imprègne de la douceur de l'air et de la tendresse de la nuit. Je me laisse bercer par la chanson dans mes écouteurs, qui m'emporte. Loin.

Loin dans le passé, à cette époque où j'aimais être nostalgique, en ce temps où j'étais profondément amoureux de celle que je ne connaissais pas encore mais qu'il ne me restait qu'à rencontrer. Sans même pouvoir me la représenter, elle me manquait déjà. J'avais envie de sa présence, de son sourire, de son éclat, de son essence. Et ce serait une fête. Et nous sortirions dans une nuit aussi belle que celle-ci, et nous goûterions toutes les saveurs et toutes les odeurs. Nous marcherions dans les rues aux néons chatoyants, nous écouterions au bord de l'eau le bruit des élingues des voiliers lorsqu'elles s'entrechoquent, nous dînerions à cette terrasse de restaurant italien, dont les cuisines diffusent leurs effluves comme un discret appel.

Mon balcon est au-dessus de la bouche d'aération d'un restaurant italien… Et si je descendais la rencontrer ? Et si c'était ce soir ?
A l'autre bout du couloir, il y a le salon. Toute la famille s'y trouve, réunie en une communion muette avec ce cube lumineux derrière la vitre duquel des chanteurs ineptes confrontent leurs absences de talent respectives.
Personne ne se rendrait compte de mon absence. D'ailleurs, personne ne se rend jamais compte de ma présence. Cela fait longtemps que j'ai compris que je suis anecdotique, que je suis une sorte de curiosité, un spécimen amusant, dernier représentant d'une époque surannée où l'on attachait de l'importance à des notions comme la politesse ou les bonnes manières.

Mais je savais que ça arriverait, un jour. C'est beaucoup plus fort que moi, comme instinctif ou même atavique : je dois trouver une compagne, ma compagne. Celle avec laquelle on dira de nous "Qui se ressemble s'assemble"…
Alors je pars à sa conquête, à elle qui me ressemble tant et qui m'attend à une table probablement recouverte d'une nappe blanche à carreaux rouges, sur laquelle trône en bonne place une bouteille d'huile pimentée. C'est ainsi que je me représente la salle de ce restaurant où je ne suis jamais entré. Je serais probablement déçu s'il n'y a pas une mandoline discrète en fond musical, si des grappes de cougourdes séchées ne pendent pas au-dessus du bar, et si les spaghetti sont servis avec une cuiller à soupe. Mais il ne s'agit que de détails, sans aucune importance puisque "Elle" m'attend, sans le savoir.

J'entre enfin dans ce restaurant. D'un regard, je balaye l'assemblée. A ma droite, la première table contre les fenêtres de la façade est occupée par un groupe de cadres. Cinq, dont une femme. Ils sont détendus. Trop, même. Cela détonne avec leurs costumes et tailleurs stricts. Ils fêtent probablement la signature d'un contrat ou le versement d'une commission.
Un peu plus loin, discrètement installés à l'écart, un couple commençant à "entrer en âge" fait face à un petit garçon et une petite fille. Si vous n'avez jamais vu le bonheur, il faudrait que vous puissiez une seule fois capter l'éclat du regard de ces grands-parents. Ils sont seuls au monde, heureux à en pleurer, et apaisés. Rassérénés d'avoir sous leurs yeux la meilleure, peut-être même la seule bonne raison qu'ils ont eu de mener cette vie qui les a désormais usés. Ils ont le sourire de ceux qui savent.

Aucune autre tablée ne ressort véritablement. Hormis ces quatre touristes suisses-allemands parfaitement incongrus dans cet îlot napolitain où le maître d'hôtel trop courtois m'accueille d'un tonitruant "Buona serà".
Alors qu'il m'entraîne vers ma table, je l'aperçois. Elle était dissimulée derrière un pilier orné de faux lierre. L'emplacement qui m'a été dévolu me permet de l'observer à loisir. Ce n'est pas de la chance, c'est comme ça. Simplement parce que c'est elle et qu'il ne pourrait en être autrement, ou alors ce serait une inimaginable coïncidence.

C'est étrange de s'approprier un visage. Je ne l'imaginais pas comme ça, la femme de ma vie. Pas avec ce nez-là et pas blonde, d'ailleurs, pour commencer. Encore moins avec ces taches de rousseur. Ses pommettes… Non, je ne les aime pas trop, mais elles se fendent parfois d'un petit pli charmant. En fait, je découvre que j'aime m'habituer à ses défauts.
Ca y est, nos regards viennent de se croiser. Elle a les yeux verts, d'un vert intense, soutenu, qui vient de me transpercer lorsqu'elle les a déversés dans les miens, banalement marrons.

En temps ordinaire, je n'aurais jamais eu le courage de faire ce que je suis en train de faire. Mais ce n'est pas une soirée ordinaire, et de toutes façons c'est comme ça ce soir parce que cela doit être. Je m'approche de sa table, lui souriant. Une main sur le dossier de la chaise vide face à elle, penché sur son visage, je lui demande tout naturellement la permission de m'asseoir, précisant que si elle préférait la solitude, je disparaîtrais immédiatement.

A la table des cadres les nerfs se lâchent. Je ne serais pas étonné que l'un d'eux fonde en larmes au cours de la soirée. Quoi qu'ils fêtent, la victoire a dû être difficile à arracher. On sent parmi eux un grand relâchement, une énorme pression qui retombe et le suave parfum du succès.

"Céline", me dit-elle. "Et vous ?" Je suis pris de court, je ne m'attendais pas à ce que ce soit elle qui entame la conversation. "Maxime" bredouillais-je maladroitement tout en m'installant face à elle.
"Que buvez-vous ?" demande t'elle en avisant le verre de Martini Blanc avec lequel je me suis approché. "Vous m'offrez la même chose ?" Elle me facilite vraiment la tâche.

La conversation s'installe confortablement entre nous, tout naturellement, comme si nous avions du temps à rattraper. Et nous sommes si souvent d'accord que je ne sais même pas si on peut parler de discussion. Pendant tout le temps où elle me parle, j'observe son visage encadré de ses cheveux blonds. La texture de sa peau, les mouvements imperceptibles de son nez selon les syllabes qu'elle prononce, et ce pli, à sa pommette.

Est-il déjà si tard ? Vraiment ? Rentrons. Non, merci, pas de digestif, juste l'addition. Sa voiture était garée tout près du restaurant. Tant mieux, il pleut l'une de ces pluies de printemps qui referme sur nous son confortable cocon. Le bruit des gouttes sur la tôle de sa carrosserie, la clef sur le contact, premier baiser. Si doux, si inhabituel, si intense, si surprenant, si excitant, si incongru. Ma main dans ses cheveux s'imprègne d'un parfum qu'il me faudra apprendre à connaître.
Elle démarre, et au bout de quelques minutes passées à l'observer en silence, nous sommes stationnés dans un parking aux murs de béton vif. Sous l'éclairage blafard des néons économiques, je peux pour la première fois la regarder marcher. Elle n'est pas si belle mais je la désire. Ascenseur, porte, mets toi à l'aise, un verre, un baiser, une étreinte. L'enchaînement est encore parfait, naturel. Nos corps ont eu froid de cette pluie, nos vêtements sont humides. Nous nous déshabillons mutuellement, nos lèvres jointes. Elle me guide jusqu'à la salle de bains où nous nous découvrons pour la première fois.

Debout dans cette baignoire, où la lumière est doucement tamisée par le rideau de plastique opaque, nous faisons courir sur nos peaux une eau aussi douce que tiède, nous nous embrassons encore, nous nous réchauffons et nous échauffons, nous nous lavons, nous nous frottons, nous nous excitons, nous nous caressons. Puis, enveloppés dans d'immenses serviettes incroyablement épaisses, nous nous dirigeons vers sa chambre, et son lit, imprégnés de ce nouveau parfum.

Je regarde son visage encore neuf à mes yeux afin de mieux préserver l'instant où avec le recul de ces quelques mètres entre nous, elle s'offrira intégralement nue à mon regard. Un corps nouveau, un grain de peau inédit à mes caresses. Les cheveux mouillés, elle est désormais brune, c'est amusant. Je m'imprègne de ses traits. Elle me chevauche, je caresse ses côtes, ses seins pleins et fermes comme je n'en ai plus connu depuis longtemps. Je guette ses expressions, j'apprends son visage et sa façon d'être, ses pommettes que je n'aime pas tellement, et ses yeux si magnifiques et perdus dans le vague du plaisir. D'ailleurs elle vient de les fermer. Sa bouche s'ouvre, son bassin accélère le rythme, sa tête semble se décrocher de ses épaules. Quel râle étrange elle vient d'émettre !

Finalement… Qui est elle à s'agiter ainsi sur moi ? Non, ça ne va pas. Quelque chose ne va pas. Je ne sais pas quoi. Arrêtez tout ! Elle jouit, mais je m'en fiche. Le désir me quitte. Ce n'est pas elle. Imposteur ! Mais rien à faire, elle va avoir un orgasme là, sous mes yeux.
Bon allez, tant pis ! Un petit effort pour que je puisse en retirer moi aussi quelque chose. Elle n'est pas si mal, finalement. Au pire, ce ne sera qu'un "coup" d'un soir…

J'ouvre les yeux et m'extirpe de ce lit au parfum inhabituel. Elle dort, repue de plaisir. Je me rhabille, contemplant son corps indécent. Quelle confiance elle me fait à s'offrir ainsi à ma vue ! Et pourtant, ce n'est pas elle. Oui, finalement j'ai bien aimé la soirée, mais pas au point de laisser quoi que ce soit sur son oreiller.

Comme je m'y attendais, le retour à la maison ne m'a pas pris plus de vingt minutes de marche. Par malice ou par hasard, la pluie, complice du début de cette aventure, s'est retirée.

Imprégné de l'odeur de mon savon, je sors de la salle de bains dans mon vieux peignoir râpé. Je me dirige vers le salon. Les enfants sont couchés, mais leur mère est toujours là. La télévision est éteinte, un paquet de chips éventré souille le canapé sur lequel elle est vautrée. Sans quitter des yeux l'écran de son ordinateur elle s'adresse à moi d'un ton aimable.
"Tu vas te coucher, mon chéri ? Tu as raison, il est sûrement tard et tu vas au bureau demain, mon pauvre amour. Dors bien, moi je surfe encore un peu avant de venir te rejoindre."

Je la fixe, espérant en vain qu'elle me retourne mon regard. Que s'est il passé depuis notre mariage et ses promesses ? Pourtant je ne désespère pas de ce qui m'arrive. Je sais que, un jour, je trouverai une compagne, ma compagne. Celle avec laquelle on dira de nous "Qui se ressemble s'assemble"…

2 commentaires:

Bertrand Ploquin a dit…

Encore une fois mon ami, chapeau, ne serait-ce que pour cette construction ! Tu en maîtrises décidément l'art.

Anonyme a dit…

Je suis tout à fait d'accord avec M. B.P. ! Tu devais faire la joie de ton instit', côté rédac', toi, ;).