Ce n'est pas une question de temps
Peut-on juger d'un auteur avant même d'en avoir lu trois nouvelles ?
C'est pourtant ce que je m'apprête à faire. Et pour deux raisons, mon entreprise semble recevable. La première de ces raisons est éminemment subjective : je pense avoir identifié la démarche de l'auteur. Vous savez, un peu comme on comprend la martingale d'un joueur de poker, ou comme on découvre les recettes d'Elton John en déchiffrant ses partitions.
La seconde raison est purement statistique : si l'on veut bien arrondir à trois le nombre de nouvelles lues, je connais donc 37,5 % de l'oeuvre de Ted Chiang, puisqu'elle se compose de huit nouvelles.
J'ai découvert cet auteur de S.F. en podcastant "Mauvais Genres", émission littéraire de France Culture, où il était présenté comme un "extraterrestre", quelqu'un à la lecture duquel "on ne comprend pas comment on peut écrire des histoires pareilles".
C'est donc avec une légitime curiosité - et un esprit vierge de toute culture sciencefictionnesque - que j'ai abordé l'oeuvre de l'individu.
Avant tout, il faut savoir que Ted Chiang n'est pas écrivain. Il est informaticien. Et c'est probablement cela qui le fait passer pour un extraterrestre aux yeux des littéraires purs et durs. Simplement parce qu'ils ne sont certainement pas habitués à une telle réflexion préliminaire à la narration. Si, comme moi, vous avez vécu la préhistoire de l'informatique, vous savez qu'à cette grande époque posséder un ordinateur impliquait de programmer un ordinateur.
Et c'est précisément une démarche de programmeur que l'on ressent dans chacune de ces (trois) nouvelles : la problématique a été envisagée sous tous ( tous ) les angles. Pour être certain que le programme ne sera pas pris en défaut, tous les cas de figure doivent être envisagés. Lorsque Chiang raconte l'ascension de la Tour de Babel, on se prend à croire qu'il l'a véritablement gravie tant les détails qu'il donne sont précis.
Lorsque la situation l'exige, le programmeur abandonne sa tâche principale pour créer les outils informatiques qui lui permettront d'atteindre son but. Eh bien cela aussi, c'est mis en scène. Tout s'articule autour du paradigme mathématique, de l'algorithmique et des sciences "dures".
Mais la véritable leçon que l'on tire de cette lecture ne vient pas tant de la rencontre des chiffres et des lettres que de la démarche de Ted Chiang. En effet, le consensus des spécialistes du genre s'établit sur le fait qu'il pourrait aisément être l'un des, voire le plus grand auteur de Science-Fiction. Le nombre des prix qu'il a raflés semble l'attester.
Mais ça ne l'intéresse pas. Il écrit en dilettante : ses huit nouvelles, parues chez Denoël sous le titre "La Tour de Babylone", ont été écrites entre 1991 et 2002.
Alors, finalement, c'est vrai : pas de précipitation et pas de délais. Créer, ce n'est pas une question de temps.
1 commentaire:
Une petite lubie linguistique, aussi, à côté du "paradigme mathématique"...
Enregistrer un commentaire