21 février 2006

Histoires jamais entendues…

…(par Gunther) à la machine à café du 1er étage.

Gunther est arrivé d’Allemagne il y a deux ans. On a su que là-bas, il avait fait ses classes comme Directeur financier.

Spécialité : les compte-rendus de réunion. Les rapports factuels. Synthétiques. Professionnels. Le Groupe a dû en déduire qu’il savait bien écrire, « sensibilité littéraire manifeste » mentionnait son dernier entretien annuel.

Ici, il a donc été nommé Directeur littéraire. Le Groupe avait besoin d’un profil atypique pour sa filiale française : une sensibilité littéraire certes vu le poste à pourvoir, mais un bon gestionnaire avant tout.

Il a immédiatement tourné la page de Maxime, son prédécesseur, il ne se souvient pas l’avoir un jour croisé.

Pour nous rassurer, il a tout de suite expliqué à ses équipes qu’il maîtrisait parfaitement que de parler à des Français. D’ailleurs, il aime la langue française, il a lu tout Astérix en Allemand avant de partir.

Gunther a des sourcils ténébreux et il adore froncer des sourcils.

Il porte des cravates avec des nounours dessus.
Du haut de son mètre 95, il sait bien que ses équipes le respectent.

Sa femme l’a rejoint sur Paris. Elle ne parlait pas un mot de Français en arrivant, et n’avait rien à faire ici. Alors la veille de la Toussaint cette année-là, il lui a fait un petit Michael. Pile pour Halloween. Et deux ans après, jour pour jour, un petit Karl.

Il est au bureau le premier le matin, le dernier le soir. Il travaille le samedi et le dimanche. Mais ça, à part sa femme, personne ne le sait.

Il la manque de peu tous les matins, quand elle se lève et qu’il vient juste de tirer la porte derrière lui pour sortir en essayant de ne pas la réveiller.

Sa femme lui offre une cravate pour son anniversaire. Et une autre pour Noël. Elle lui dit qu’elle l’a choisie avec amour, qu’elle a beaucoup hésité avant de prendre celle-là.

Elle a toujours aimé les nounours. So süß, diese Bärchen.

Gunther chausse du 46. Il est fier de sa pointure. Il a des talons cloutés qui claquent et martèlent chacun de ses déplacements. Il marche vite. De grandes enjambées. Puissantes et efficaces. Comme ses rapports.

Gunther ne boit pas de café. Pas une pause café depuis son arrivée.
Il parle peu de sa vie privée au bureau.
Le midi, il raconte juste à ses équipes qu’il joue au foot tous les samedis et les dimanches avec ses fils, c’est vrai le travail il n’y a pas que ça dans la vie. Avoir une vie sociale, connaître ses collègues, ou ses voisins, c’est important aussi.

Il n’a qu’un voisin de palier, d’ailleurs, il le croise souvent par hasard en rentrant le soir ces derniers mois. Son visage ne lui est pas totalement inconnu, c’est vrai il connaît tellement de monde au boulot. Il se dit toujours qu’il faudra qu’il lui demande où ils se sont croisés, et lui proposer un jour de venir prendre un verre. Un soir où il rentrera plus tôt.

Michael et Karl sont grands maintenant. Ils rêvent de jouer au foot le week-end avec leur papa comme leurs autres petits copains de classe.

Ils demandent à leur mère s’ils verront leur père ce soir avant de se coucher. Ils le lui demandent en Allemand, car à vivre recluse pour ses enfants et son mari dans cet appartement, elle ne connaît toujours pas le Français.

Elle ne connaît toujours pas de Français. Enfin, à part Maxime, notre Maxime qui lui dispense un véritable cours de langues.
Maxime, qui revient ici sous le nez de Gunther, prendre un café comme à la belle époque, pour avoir notre compte-rendu quotidien.
Maxime, qui est enfin arrivé à devenir leur voisin de palier.
Maxime qui file tous les soirs avant que Gunther n’arrive. Pour l’instant.

Il nous l’avait dit, il s'était juré de lui pourrir la vie. C'est bien ainsi que tout a commencé.

NB : Chose promise chose due, Bart, car il n'y a pas d'heure pour écrire ;-)
Et en commençant exprès par une histoire jamais entendue avec le moins d'ambiance possible (quoi de plus impersonnel et de plus communautaire pourtant que la machine à café ?), ça laisse du champ libre pour la suite...

1 commentaire:

Bertrand Ploquin a dit…

Bravo ! Le fil est froid et tranchant pour faire couler d'un coup de "l'âme" le bouillon d'une chaleur oubliée. Une autre !